Labour / Le Travail
Issue 94 (2024)

Reviews / Comptes rendus

Jonathan Durand Folco et Jonathan Martineau, Le capital algorithmique : accumulation, pouvoir et résistance à l’ère de l’intelligence artificielle (Montréal: Éditions Écosociété, 2023)

L’ouvrage de Durand Folco et Martineau présente un projet ambitieux : développer une réflexion théorique holistique et interdisciplinaire sur le capitalisme algorithmique, soit le stade du capitalisme auquel le capitalisme néolibéral serait en train de céder place depuis la fin des années 2000. Ce moment pivot est marqué à la fois par une crise financière globale et par l’ascension vigoureuse des compagnies technologiques au cœur de l’économie et des relations sociales.

Il est urgent, notent les auteurs, « de développer une théorie critique des algorithmes, c’est-à-dire une démarche interdisciplinaire qui vise à comprendre les multiples ramifications de la logique algorithmique, » (29) pas seulement pour son intérêt universitaire, mais également dans une perspective de résistance. Les auteurs s’engagent dans ce large projet à travers vingt « thèses » – chacune constituant un chapitre – qui étayent sur près de 500 pages un argumentaire appuyé et recherché, et de façon générale habilement construit même si l’on peut par moment en chercher le fil.

Le cadre théorique qui soutiendra l’ensemble de l’ouvrage (les auteurs posent aussi onze « hypothèses fondatrices »), présenté au début du livre, s’inspire des travaux de trois autrices : Nancy Fraser, de laquelle on retiendra une conception du capitalisme en tant qu’ordre social; Soshana Zuboff, de laquelle on tire principalement les théories sur la centralité des données dans le capitalisme contemporain; et Kate Crawford, qui remet à l’avant-plan le rôle étonnamment souvent négligé du travail à « l’ère numérique ». C’est à l’intersection de cette triade « capitalisme – travail – données » que se situe l’intention des auteurs de rendre une « théorie globale et critique du capitalisme algorithmique. » (50)

La richesse pressentie du cadre théorique ne produit malheureusement pas les retombées attendues. Sa présence devient rapidement diffuse, et parfois même reléguée derrière un cadre très définitivement ancré dans l’économie politique marxiste dont les subtilités souhaitées par les auteurs apparaissent principalement dans la littérature présentée et trop peu dans leur propre analyse.

Cela n’empêche toutefois pas les auteurs de livrer un exposé probant sur la plupart des fondements de leur réflexion, particulièrement en ce qui concerne la question du travail. La thèse 8, dans laquelle il est soutenu que le « capitalisme algorithmique représente un authentique nouveau régime d’accumulation basé sur la prédominance du capital algorithmique, » (161) déploie une très robuste critique du « technoféodalisme », courant maintenant répandu en économie politique marxiste. « Les plateformes ne sont pas des nouveaux seigneurs numériques mais des entreprises capitalistes en bonne et due forme, » (178) affirment les auteurs, qui voient au sein des entreprises du numérique un caractère productif incontournable.

D’autres thèses, bien que justes, sont moins convaincantes dans leur apport au projet des auteurs. Le développement d’une « théorie globale », pour tout l’attrait qu’elle présente, pose un piège intrinsèque difficile à éviter : à vouloir tout couvrir, on prête nécessairement flanc à certaines faiblesses analytiques, personne ne pouvant être expert de tout. Un certain déséquilibre est ainsi ressenti au fil des thèses. La thèse 6, par exemple (les technologies algorithmiques colonisent la sphère domestique, les tâches ménagères, le care et le travail émotionnel) surprend en affirmant que « la relation entre le capitalisme algorithmique et le travail affectif [semble] émerger surtout en rapport avec le marché de l’intelligence artificielle domestique. » (116) Si cette relation existe bel et bien, la question du travail affectif en théories critiques des algorithmes est étudiée depuis un moment déjà dans des champs plus diversifiés, notamment les études des médias et la pédagogie. La thèse 12 (le capital algorithmique participe à une reconfiguration de l’ordre international) est en elle-même intéressante, mais sa contribution directe à la thèse générale est moins évidente.

La plupart des thèses laissent malgré tout une impression forte, marquées par une excellente maîtrise de la question de la part des auteurs ainsi qu’un apport réflexif rafraîchissant. La thèse 15 met de l’avant une des raisons de l’urgence d’agir prônée par les auteurs, soit la crise climatique, de façon directe, argumentée et perspicace. On y rappelle avec justesse que l’enjeu climatique des technologies algorithmiques dépasse la quantité d’énergie utilisée par les centres de données : si les capitalistes verts aiment mettre de l’avant les systèmes algorithmiques qui visent à protéger des écosystèmes, ce sont ceux « mis au service de la profitabilité du capital fos­sile, » (328) des industries minières ou financières qui sont de loin les plus dominants et performants. Le choix d’ouvrir sur le phénomène d’accélération du temps (thèse 3) est ingénieux, accrocheur et place un axe à la fois bien présent et subtil.

À la lecture, donc, l’ouvrage peut paraître parfois un peu trop copieux et épars, surtout aux yeux des personnes plus érudites dans le champ des théories critiques des algorithmes. Plusieurs chapitres avancent sur de longues pages une argumentation défendant des thèses qui sont déjà bien établies dans la littérature, écartant le lectorat de l’originalité du propos des auteurs et rendant le suivi de leur propre réflexion plus complexe, parfois sans nécessité. Pour les plus néophytes, toutefois, ce travail d’ampleur offre une ressource qui est pour le moment unique en son genre dans la littérature québécoise. Le travail de recension de la littérature par les auteurs est remarquable et couvre un large éventail des thèmes des théories critiques des algorithmes, présentant pour chacun de ces thèmes des chercheurs·euses de grand intérêt. C’est là sans aucun doute la principale force du projet, qu’on peut déjà qualifier malgré ses quelques faiblesses d’ouvrage de référence dans le champ, surtout dans la littérature francophone.

Les auteurs s’inscrivent de façon franche dans la tradition critique, appelant dès le début de leur essai à s’en saisir comme outil de lutte, et espérant pouvoir offrir les germes d’une praxis et non uniquement d’une théorie. Les trois dernières thèses du livre tâchent de livrer cette promesse en proposant des modèles d’organisation démocratique et populaire qui permettraient non pas de se détacher entièrement de l’algorithmique, mais de s’en saisir collectivement, de s’en approprier les bienfaits et d’en éliminer les conséquences néfastes. Les auteurs proposent pour ce faire de « réhabiliter les vertus et critiquer les vices technologiques, » (410) rappelant sans toutefois la nommer le pharmakon de la pensée du philosophe de la technique Bernard Stiegler. Cette tentative de remettre de l’avant une « éthique des vertus » laisse une impression maladroite de la part de deux experts de leur champ, mais pas de celui de l’éthique – impression qu’on peut toutefois aisément ignorer en saluant plutôt le choix de proposer une conclusion concrètement axée sur l’action et le vivre-ensemble politique.

Samuel Cossette

Université du Québec à Montréal


DOI: https://doi.org/10.52975/llt.2024v94.0011.