Labour / Le Travail
Issue 95 (2025)

Reviews / Comptes rendus

Jean-Félix Chénier et Yoakim Bélanger, Résister et fleurir, (Montréal : Écosociété, 2023)

À la fois cours d’introduction à la pensée politique; essai documentaire sur une lutte territoriale dans un quartier montréalais; récit de la quête personnelle d’un des auteurs à la recherche d’utopies concrètes; et recueil d’œuvres peintes qui donnent vie et couleurs à une communauté, la bande dessinée Résister et fleurir de Jean-Félix Chénier et Yoakim Bélanger présente une réflexion stimulante et magnifiquement illustrée sur la tension entre utopie et dystopie à l’heure des pandémies mondiales et du capitalisme décomplexé.

Le livre est ancré dans le contexte du confinement lié à la pandémie de covid-19. On y rencontre Chénier, professeur de science politique au Collège de Maisonneuve qui, obligé d’enseigner ses cours en visioconférence, discute avec ses étudiant.e.s des classiques de la littérature utopique et dystopique, en les mettant en dialogue avec les dynamiques politiques mondiales actuelles. Comment définir l’utopie? Sur quels socles doit-on fonder nos actions quand notre monde est en phase de devenir dystopique? Comment défendre nos territoires, comment transmettre le « sens du possible »? La bande dessinée prend pour cas d’étude la lutte menée par les habitant.e.s du quartier Hochelaga-Maisonneuve pour la création d’un parc nature sur un terrain vague, lui-même convoité par une entreprise pour la construction d’une plateforme logistique liée aux activités portuaires. Au fil des pages, on assiste à un véritable cours de science politique appliquée où l’on rencontre les acteurs et actrices de cette mobilisation qui oppose l’utopie du parc nature à la dystopie de l’entreprise Ray-Mont Logistiques.

L’ouvrage s’ouvre avec l’extrait d’un essai rédigé par Lylou Sehili, une étudiante du cours Pensées et écritures politiques enseigné par Chénier. Cette dernière nous amène au terrain vague d’Hochelaga au crépuscule. On y découvre une grande friche urbaine à l’abandon fréquentée par les résident.e.s du quartier, qui viennent y promener leur chien ou pique-niquer. Au cœur des paysages du terrain vague teintés des couleurs du soleil couchant, Sehili écrit : « Dans un monde où il n’est pas permis de perdre son temps, nous venons ici pour prendre le temps de nous perdre » (13). Tout le monde, insiste-t-elle, connaît le chemin.

Cet essai, nous raconte Chénier, l’a « illuminé ». Il a ouvert pour lui de nouvelles pistes pour réfléchir l’état du monde, les utopies nécessaires et les dystopies advenues, de même que son rôle d’enseignant. On retrouvera tout au long de la bande dessinée des extraits du texte de Sehili, trame de fond d’une réflexion sur les manières par lesquelles habiter et défendre collectivement un territoire permet à des sensibilités politiques communes et des attachements inédits d’émerger, et à une véritable résistance aux logiques marchandes de se déployer.

Le premier chapitre, intitulé « Zone à défendre », se déroule dans un cours en visioconférence. On y rencontre, dessiné.e.s dans les cases d’une fenêtre Zoom, les étudiant.e.s invité.e.s à définir ce que représente pour elleux l’utopie : l’égalité de toustes, l’éducation universelle, la démocratie, le dialogue, l’action collective... La parole est donnée aux jeunes dans la définition des principes et idéaux qui les habitent. Les interventions de l’enseignant permettent d’introduire des références à James Baldwin, Malcolm X ou Yoko Ono. Ce récit imagé de la discussion entre les étudiant.e.s et l’auteur est imprégné de ce qui me semble être une grande admiration pour la jeunesse et les jeunes elleux-mêmes, qui sont présenté.e.s dans toute leur intelligence et leur vivacité. Le chapitre se clôt sur une présentation du contexte et des revendications de la lutte menée dans Hochelaga-Maisonneuve contre le projet de plateforme logistique. La défense d’un territoire, propose l’auteur, permet de créer une utopie concrète : préserver la santé et la qualité de vie de toustes en faisant communauté, en s’enracinant ensemble. C’est ce que traduit la devise « Résister et fleurir », leitmotiv du mouvement citoyen Mobilisation 6600 Parc-nature mhm, leader de la bataille contre Ray-Mont.

Si le premier chapitre s’articule surtout autour des utopies, le deuxième, intitulé « L’empire contre-attaque », introduit plutôt le versant dystopique de la dyade, que le professeur de science politique associe au libre-marché, à la société de consommation et à la crise écologique. Ray-Mont Logistiques, l’entreprise qui souhaite accaparer le terrain vague d’Hochelaga, est présentée comme une incarnation de cette dystopie à l’œuvre, qui se fonde sur le droit de propriété. Le chapitre est truffé de (parfois trop) nombreuses références à des artistes, auteurices, poètes et penseurs de l’utopie et de la dystopie (Bosch, Huxley, Rosa, Fukuyama, Shelley, Constant, Vallée, etc.) et donne aussi lieu à une analyse de la société étatsunienne (l’« empire » en question).

Le troisième chapitre, « S’enraciner », le plus intéressant à mon avis, présente des utopies concrètes, des pistes et des expérimentations mises en œuvre pour contrecarrer les logiques de l’empire de la marchandise. Les communs sont au centre de la discussion qui se poursuit entre les étudiant.e.s et l’auteur, ce qui amène ce dernier à dresser un portrait choral des militant.e.s qui luttent pour que le terrain vague d’Hochelaga devienne un commun.

La bande dessinée reprend alors la figure utopique du dialogue dans un jardin en présentant une discussion entre Chénier et des militant.e.s de Mobilisation 6600, campée dans les paysages du terrain vague. Ils et elles abordent ensemble les questions de l’amour du territoire et de ses communautés d’usage; de l’action collective comme antidote à l’écoanxiété; du rôle des enfants, de la famille et du care dans la lutte; de la « crise de la sensibilité » provoquée par le naturalisme moderne; de l’éco-embourgeoisement, de la diversité des tactiques, de l’hospitalité... Ces pages sont porteuses à la fois parce qu’elles mettent en scène un dialogue sincère et senti entre des personnes issues de générations et d’horizons politiques différents, et car les portraits réalisés par Bélanger honorent les paroles échangées, transformant les visages en une cartographie vivante du territoire défendu. La dynamique des images, saisissante et jamais lassante, permet d’activer la temporalité de l’action, avec ses déroulés, ses sauts, ses souvenirs, ses aspirations.

D’ailleurs, il faut souligner que la générosité du coup de crayon et de pinceau de Bélanger est en grande partie responsable de la réussite du projet porté par la bande dessinée : raconter l’utopie et la dystopie de notre monde, mettre en dialogue des idées et des personnes, rêver en couleur, les yeux bien ouverts.

Les notes de fin d’ouvrage sont importantes pour approfondir la compréhension de la démarche de l’auteur et de l’artiste. On peut trouver dommage que tous les exemples, références et retours réflexifs qui se déploient dans les notes aient été placés à l’écart du récit central, puisqu’ils dévoilent la profondeur d’un propos qui reste parfois superficiel sur les planches. Toutefois, les parcourir permet de revisiter la bande dessinée et incite à poursuivre notre immersion dans les littératures de l’utopie.

Finalement, militant moi-même au terrain vague d’Hochelaga, je veux souligner le plaisir qu’il y a à reconnaître les lieux, les personnes et les événements superbement racontés par Chénier et illustrés par Bélanger. L’œuvre offre une plongée dans les souvenirs d’une communauté en lutte, dans ces paysages férocement aimés et défendus par leurs habitant.e.s.

Estelle Grandbois-Bernard

Université du Québec à Montréal


DOI: https://doi.org/10.52975/llt.2025v95.014.